BLOG

Évaluations innovantes de programmes complexes : L’expérience du Programme du petit producteur au Mexique
2020-09-14

Auteurs : Erick Herrera-Galván y Karla Pinel | Pays : Mexique et Costa Rica

Le contexte des petits producteurs agricoles 

On estime qu’il y a plus de 500 millions de foyers de petits producteurs agricoles au monde, ce qui équivaut à plus de deux milliards de personnes. En général, ces agriculteurs partagent quelques défis communs comme la pauvreté, le bas taux d’alphabétisation, la basse productivité des sols due à l’utilisation de pratiques de culture traditionnelles et à un accès limité aux technologies agricoles améliorées, un faible accès au crédit, un manque d’organisations de producteurs et un accès limité aux marchés contemporains (Lowder S. K., Skoet J., Raney T., 2016). 

Au Mexique, environ 70% des Unités Économiques Rurales sont familiales et se trouvent au-dessous du seuil de pauvreté. Celles-ci s’occupent principalement de l’agriculture, et travaillent de petites superficies (inférieures à 5 hectares) ; environ 20% s’occupent d’activités de subsistance, tandis que 50% vendent leurs excédents de production au marché par le biais d’un réseau d’intermédiaires et de grossistes qui perçoivent une partie importante du prix final. Ceci contribue à la concentration de la pauvreté dans les champs. (SAGARPA, 2014; COFECE, 2015

Ces facteurs restreignent la production à de petites quantités de cultures qui terminent par se vendre localement au début de la chaîne de logistique, ce qui réduit leur entrée aux marchés plus lucratifs (FIDA, 2016). C’est donc fondamental d’améliorer la productivité des petits agriculteurs pour améliorer leur cadre de vie et ainsi assurer un développement inclusif. En réponse à ce défi mondial, on a mis en oeuvre diverses interventions dans les quatre coins du monde, avec pour but d'améliorer la productivité des petits agriculteurs, d’augmenter leur accès aux marchés et de réduire la pauvreté rurale. 

Certaines de ces interventions ont été évaluées, et dites évaluations ont trouvé que les composants comme la fourniture d’équipement agricole, le développement de compétences agronomiques et financières, la facilitation de l’accès à de services financiers, à l’infrastructure et aux nouvelles technologies, et la création de liens commerciaux directs entre les petits agriculteurs et les clients finaux, attaquent effectivement les causes qui limitent l’accès aux marchés pour les petits producteurs. 

Cas d’étude : Évaluation du Programme du petit producteur au Mexique 

Le Programme du petit producteur de Fondation Walmart Mexique est une initiative qui a commencé ses opérations en 2011 et qui a travaillé depuis avec de petits producteurs agricoles en 14 états de la république mexicaine. Ses trois principaux composants sont offrir entraînements agronomiques et entrepreneuriaux, fournir un accompagnement commercial aux  petits producteurs et faciliter leur lien avec de grands clients. 

Après 6 ans de mis en oeuvre de ce programme et face à la recherche d’élargir son échelle pour augmenter son impact dans l’écosystème de production agricole, ses cadres dirigeants ont décidé que c’était le moment d’entreprendre une évaluation du modèle d’intervention, tout en prenant en compte l’imminente complexité que cela représentait. Cela a signifié un défi en soi même pour le procédé d’évaluation, car la conception même de l’intervention et le contexte complexe (quant au nombre d’activités, d’acteurs et de facteurs intervenants) où cela se mettait en place posaient problème pour l’établissement de théories et de suppositions linéaires sur le fonctionnement et l’accomplissement de résultats. 

C’est ainsi que l’équipe d’évaluation, conjointement avec les parties directive, stratégique et opérative du programme, ont réalisé un procédé d’évaluation qui consistait en quatre étapes et dont les questions d’évaluation ont été les suivantes: 

  • Diagnostic : le programme se fonde-t-il sur une analyse à jour du problème qu’on veut traiter ? 
  • Théorie du changement : le programme se fonde-t-il sur un modèle d’intervention clairement défini et fondé sur des données probantes ?
  • Conception : la conception du programme se fonde-t-elle sur le diagnostic et et sur la théorie du changement ?
  • Résultats : quels sont les résultats du programme par rapport à sa théorie du changement ? 

Les trois premières étapes ont suivi un procédé d’évaluation relativement conventionnel ; on a établi participativement les causes du problème que le programme traite, la manière prétendue de le traiter, ainsi que les mécanismes théoriques causaux de sa réussite. Cependant, le défi le plus grand a été rencontré lors de l’évaluation de résultats. Étant un programme si complexe, aucune méthode conventionnelle ne s’avérait adéquate. L’équipe d’évaluation s’est donc mise à l’oeuvre de trouver des méthodes plus aptes pour traiter cette situation. C’est ainsi qu’elle est arrivée à la conclusion de ce qu’une alternative idéale pour l’évaluation de résultats serait l’adaptation du modèle de récolte des incidences (outcome harvesting). 

Cette méthode qualitative, dont l’usage n’avait pas été documenté dans de programmes au Mexique, est une forme innovante d’évaluer les interventions complexes. Au coeur de cette méthode se trouve une stratégie participative où les évaluateurs écoutent les différentes voix des personnes liées au projet, qui dans ce cas sont les petits producteurs agricoles et d’autres parties prenantes. Ces voix permettent de cartographier l’écosystème que le programme vise à changer et ainsi comprendre sa complexité et les perceptions que toutes les parties prenantes ont de celui-ci. C’est à dire, cela permet d’identifier les progrès et les faiblesses du programme d’après les perspectives de ses bénéficiaires et participants, pour ainsi faciliter que celles-ci soient prises en compte dans la prise de décisions sur l’avenir du programme. 

Un des grands avantages de la récolte des incidences c’est ce qu’elle permet d’identifier d’après les différents perspectives les changements que le programme a apportés, qu’ils aient été positifs ou négatifs, intentionnels ou non, directs ou indirects. L’évaluation du Programme du petit producteur nous a permis même de trouver quelques surprises, par exemple : les producteurs identifiaient souvent que le programme les a aidés à s’organiser plus solidement, ce qui leur a permis de créer une plus grande confiance parmi les intégrants de leur communauté, qui se fondait sur le commerce de la production agricole. Cependant, le renforcement des organisations productives n’était pas un composant formel de l’intervention, et étant donné qu’il était tant valorisé par les producteurs, cela a fait une leçon pour l’amélioration du programme. 

Les deux leçons principales apprises 

Plusieurs leçons apprises ont été tirées de ce procédé d’évaluation à moyen terme. D’abord, travailler sous un schéma participatif où l’on écoute les voix des différentes parties prenantes du programme permet de comprendre la complexité du procédé de conception et de la mise en oeuvre de celle-ci comme du problème public qu’elles traitent. 

Ensuite, l’utilisation de méthodes qualitatives d’évaluation permet d’analyser au détail les mécanismes causaux entre la mise en oeuvre d’un programme et les résultats visés. Cela est complémentaire aux méthodes quantitatives qui mesurent l’effet moyen de l’intervention. L’analyse qualitative fournit des données probantes qui permettent de prendre des décisions pour améliorer les interventions au fur et à mesure, pour atteindre ses buts. 

Erick et Karla font partie de l’équipe évaluatrice de CLEAR LAC. Dans cette évaluation ont participé Gabriela Pérez Yarahuán, Oliver Peña Habib et notre entraîneuse Giovanna Montagner.  

Sign up to our Newsletter